Recherche sur les arts du spectacle
Guru-Shishya
Parampara , college
education
et enseignement par imitation:
la pédagogie en
Inde
Andréine et Bernard Bel
Article publié dans Viniyoga 27, septembre 1990
Les réflexions que
nous présentons dans cet article sur l'enseignement traditionnel ( guru-shishya
parampara en Hindi, litt. tradition maître-disciple ) partent
d'observations et de témoignages concernant des musiciens et danseurs
vivant à notre époque au nord de l'Inde. Il ne s'agit donc pas
d'une image idéalisée du gourou que nous aurions pu
construire à partir de sources littéraires ou de témoignages
au deuxième degré.
Bien que le sujet soit trop
vaste -- et trop controversé -- pour être épuisé en
quelques pages, les situations variant considérablement en fonction de
la région, du contexte social et de la personnalité des acteurs,
nous allons tenter d'énoncer quelques idées qui reviennent fréquemment
dans les discussions. Nous nous sommes interrogés sur la nature du
savoir et de la relation pédagogique dans un contexte plus large que
celui de la culture indienne.
College
education
Ceux qui ont la charge de l'éducation
artistique en Inde aujourd'hui s'interrogent sur la manière de préserver
ou de faire renaître les aspects les plus importants de l'enseignement
traditionnel. Cette reconnaissance, hélas tardive, part du constat
qu'après un demi siècle les music schools n'ont pas réussi
à produire un seul musicien ou danseur de haute classe. Plus précisément,
tous les artistes reconnus comme tels sont passés, au stade ultime de
leur formation, par l'enseignement d'un gourou. Le commentaire de J.L. Mattoo,
cité par Neuman (1980:200), et toujours d'actualité vingt ans
plus tard, est édifiant:
Il y a plusieurs milliers d'écoles
de musique dans le nord de l'Inde aujourd'hui, mais parmi celles-ci très
peu, disons cinq ou six, ont été réellement fondées
et administrées selon certains principes établis... Il ne fait
pas de doute que ces institutions ont fait un travail de pionnier en
popularisant la musique et en rehaussant son prestige... Il y a bien des
milliers d'élèves qui ont passé des diplômes dans
ces institutions ces dernières trente années... Mais la question
est de savoir s'il en existe parmi eux qui aient acquis suffisamment de notoriété
dans le monde de la musique au point que leur présence soit réellement
indispensable dans les festivals de musique Hindustani?
("Education in Music",
Bharatiya Sangeet 1, 1965:19)
Ce constat d'échec est
d'autant plus douloureux que la création d'écoles était
la principale ligne de force d'une vaste campagne de démocratisation et
de revalorisation de la culture artistique, entreprise au début de ce
siècle par Pandit V.N. Bhatkhande (qui a donné son nom à
de nombreux music colleges ). Il s'agissait de sortir la musique du
cocon traditionnel où elle était préservée
jalousement par une élite qui ne la transmettait que de maître à
disciple -- c'est à dire de père à fils dans la majorité
des cas.
Ce qui est le plus reproché
aux institutions, c'est la superficialité de leur enseignement et son
inadaptation aux capacités des élèves. En très peu
de temps il leur faut aborder une multitude de sujets dans différents
styles. Le résultat est qu'ils apprennent un peu de chaque style, mais
au prix d'une technique et de conceptions musicales ou chorégraphiques
hybrides, et forcément incohérentes. Leur répertoire est
varié mais ils connaissent peu ou rien des principes de composition et
d'improvisation qui sont à la base du système.
Sur les changements sociaux
qui ont amorcé le déclin du système traditionnel, nous
recommandons la lecture des ouvrages de Wim van der Meer (1980) et de Jim
Kippen (1988), deux auteurs qui ont reçu l'enseignement d'authentiques
maîtres traditionnels: Pandit Dilip Chandra Vedi, né en 1909,
disciple des chanteurs Bhaskar Rao Bakhle et Faiyaz Khan, et Ustad Afaq Husain
Khan, khalifa (chef de file) de la gharana (lignée
traditionnelle) de tabla de Lucknow. Nous avons côtoyé ces
deux musiciens et leurs disciples pendant plusieurs années, mais aussi
d'autres maîtres traditionnels tels que Pandit Birju Maharaj, le plus célèbre
interprète et pédagogue de la danse kathak, Ustad Asad
Ali Khan, un des derniers maîtres de la rudra vina , Raja
Chatrapati Singh et Pandit Purushottam Das, deux grands joueurs de pakhawaj
(tambour à deux faces), ainsi que d'autres que nous ne citerons pas car
nous n'avons d'eux que des témoignages indirects. Cette profusion de
noms et de superlatifs n'a d'autre but que d'affirmer qu'il existe encore en
Inde une poignée de grands pédagogues, hommes et femmes d'un désintéressement
exemplaire, mais aussi artistes consacrés par le public. Certains
d'entre eux enseignent dans le cadre d'institutions privées ou
gouvernementales, prouvant ainsi qu'il n'y a pas d'incompatibilité
fondamentale entre leurs méthodes d'enseignement et l'encadrement d'élèves
issus de milieux les plus divers.
Depuis une dizaine d'années
quelques initiatives ont été prises pour réaliser une
synthèse des deux systèmes d'éducation, qui ont chacun
leur logique mais sont inadaptés, le premier aux conditions socio-économiques
modernes, le second à la nature même du savoir qui est transmis.
Une des expériences les plus en vue est celle de Sangeet Research
Academy à Calcutta, où des gourous vivent sur le même
campus que leurs disciples dans le cadre d'une institution où par
ailleurs l'on cherche à promouvoir des méthodes modernes de sélection
et d'évaluation des étudiants (d'où le qualificatif "
Research").
Devenir disciple
Les modalités selon
lesquelles un étudiant de musique devient le disciple ( shishya
en Hindi, shagird en Urdu) d'un maître traditionnel ( guru
ou ustad) sont décrites en détail dans les ouvrages de
Neumann (1980) et de Kippen (1988). Ce protocole très élaboré
ne fait pas partie de notre propos. Nous nous contenterons de souligner qu'il
existe une différence marquée entre un étudiant et un
disciple: ce dernier est lié au maître par un contrat moral
, différence que Kippen (1980:108) résume ainsi:
Dans [la relation maître-disciple]
existe un sens du don de soi et un engagement que l'on trouve rarement dans
[la relation professeur-élève], la raison d'être de cette
dernière étant le sentiment du devoir accompli. De plus, le fait
qu'un étudiant peut être enseigné par plusieurs
professeurs implique que la relation professeur-élève est
souvent soumise à la contingence de loyautés partagées...
Le contrat maître-disciple
est basé sur le respect mutuel et l'entr'aide dans tous les aspects de
la vie matérielle et artistique, et ce pour la vie entière.
Aller vers un maître en déclarant: "je ne peux étudier
avec vous que pendant six mois, ou deux ans, etc." pour des questions de
visa ou toute autre raison, est contraire au caractère intemporel de la
relation maître-disciple. Par contre, le gourou admet parfaitement qu'un
disciple éloigné de sa famille s'absente de temps en temps sans
que le lien "initiatique" ne soit interrompu par cette séparation.
Le modèle du rapport
de maître à disciple est celui de père à fils (ou à
fille) dans toutes les familles indiennes; rôle qui n'est pas toujours
facile à assumer pour des adultes issus d'une culture différente.
Deux disciples du même maître, et qui souvent vivent sous le même
toit, entretiennent des rapports de guru-bhai (litt. "frères/soeurs
par le gourou"). Ce lien est aussi d'une nature particulière, et
indestructible comme celui qui les lie à leur gourou.
Jusqu'à la fin du 19ème
siècle, la plupart des grands artistes étaient pris en charge
matériellement par un prince ou une personne assez riche pour
entretenir une cour d'artistes. Par conséquent, le contrat maître-disciple
ne comportait souvent qu'une clause financière: le disciple était
à la charge du maître pendant sa formation, afin de consacrer
tout son temps à l'étude, mais une fois devenu artiste
professionnel il devait lui reverser une fraction (même symbolique) de
ses gains. Cette situation a changé dans la mesure où les
gourous doivent aujourd'hui assurer eux-mêmes leur subsistance, même
si, pour certains d'entre eux, le rattachement à une institution (école,
All India Radio , ou télévision) recrée --
modestement -- une situation de patronage artistique. Dans la logique de cette
vision des choses, un maître comme Pt Birju Maharaj refuse tout paiement
de la part de ses élèves, et n'hésite pas à aider
matériellement les plus pauvres. Nous connaissons aussi des artistes âgés,
presque sans ressources, et qui répugnent à accepter le moindre
versement de leurs disciples (indiens aussi bien qu'occidentaux).
Un des critères les
plus importants pour l'acceptation d'un disciple est la sincérité
et la motivation de sa démarche. Comme l'écrivait Francis Bacon
(1561-1626) à propos de la science:
La plus grande erreur qui puisse être
commise consiste à se méprendre sur le but de la connaissance;
certains ne sont poussés vers elle que par une curiosité
naturelle et un tempérament avide de savoir; d'autres, par ostentation
et pour être bien considérés; d'autres encore, dans un but
de compétition et de contention; beaucoup par l'appât du gain ou
pour gagner leur vie, et peu seulement pour se servir du lot de la raison dans
l'intérêt de l'humanité. C'est ainsi que certains semblent
considérer la connaissance comme une simple matière à
investigation; d'autres, comme un sentier pour leur pensée vagabonde;
d'autres, comme une tour d'ivoire; d'autres, enfin, comme un magasin de vente
et de profit; au lieu d'une réserve à la gloire du créateur
et à l'enrichissement de la vie humaine...
(Francis Bacon in Of the Advancement of Learning , The First
Book, V.11.)
A un occidental trop zélé
qui lui déclarait: "la musique m'intéresse beaucoup",
R. Fahimuddin Dagar répondit: " music is not a matter of
interest... "
Le rattachement des gourous à
des institutions fausse dangereusement les cartes du jeu: les professeurs sont
en effet tenus d'accepter les élèves pour peu que ceux-ci aient
satisfait des critères de sélection qui leur échappent en
général. Ils sont donc amenés à former un grand
nombre d'élèves sur une trop courte durée. Ce qui se
passe aujourd'hui dans de telles institutions est en fait un compromis entre
l'apprentissage traditionnel et la formation académique: une fois
terminée la période officielle d'étude, dans le meilleur
des cas, les élèves les plus motivés poursuivent leur
apprentissage tout en étant plus ou moins officiellement rattachés
à l'institution. C'est le cas par exemple de quelques membres de
l'unité de production de spectacles à l'école de kathak
de New Delhi.
Après quelques années
de formation, le maître peut envoyer son disciple vers un autre maître
de statut égal ou supérieur. Le contrat n'est pas rompu pour
autant; on dit même que le premier maître reste le plus important.
La pédagogie
traditionnelle
La première phase de
l'apprentissage traditionnel est une remise en question de tout l'acquis antérieur.
Il ne s'agit pas d'un rejet, mais d'une prise de conscience des limites de ce
savoir en vue de les dépasser. Pour provoquer cette prise de
conscience, le maître se contente souvent de demander au postulant de
lui présenter ce qu'il a connaît déjà. Il ne fait
aucun commentaire, ou bien il se contente d'en souligner les points positifs,
laissant à son élève le soin de mesurer le chemin qui lui
reste à parcourir. C'est aussi l'occasion pour le maître d'évaluer
la capacité d'un postulant à poursuivre sa formation sous sa
direction. Un élève très brillant peut être refusé
ou dirigé vers un autre gourou simplement parce que l'impression qui se
dégage de sa présentation met en évidence une
incompatibilité profonde avec l'esprit dans lequel le maître conçoit
son enseignement. Par contre, un étudiant qui paraît peu doué
a des chances d'être accepté si le maître a senti en lui un
potentiel à révéler.
Sur le rôle "révélateur"
du maître, Jim Kippen cite un poème en langue urdu de
Jamil Mazhari auquel Afaq Husain Khan fait fréquemment référence:
![]()
Le délice de la
contemplation est, en chaque coeur, proportionnel à sa capacité
d'imagination.
Mais sans cette perpétuelle désillusion le
souffle d'un homme cesserait d'exister.
Ce que le poème signifie est
que le plaisir qu'un homme éprouve à se contempler est
proportionnel à l'étendue de son pouvoir d'imagination... Cette
auto-contemplation est vraiment une auto-déception, mais sans elle un
homme ne peut survivre... Ce qui signifie ici que pour réussir dans
n'importe quelle sphère, et particulièrement celle de la
musique, il faut avoir du shauq, ce que l'on peut traduire par "enthousiasme"
ou "passion'. Un mauvais professeur se contentera d'étouffer le
shauq de son élève, ou de le diriger dans la mauvaise direction.
Par contre, un bon professeur augmentera la capacité mentale de son élève,
accroissant ainsi ses pouvoirs d'imagination et de compréhension. Un
bon professeur encourage donc le shauq de son élève, qui, à
son tour, le mènera à un plus grand accomplissement.
(Kippen 1988:133)
Une erreur fréquente
consiste à confondre enseignement traditionnel et cours particuliers.
Si l'enseignement de maître à disciple est individualisé,
il est souvent divulgué à un petit groupe d'élèves
dont le maître s'occupe tour à tour; car une partie importante
de la formation consiste à observer le maître en train de
corriger d'autres élèves. C'est ainsi que se transmettent les méthodes
d'enseignement, et que les disciples les plus doués peuvent espérer
devenir à la fois de grands artistes et de grands pédagogues,
qualités qui ne vont pas forcément de pair.
Une autre erreur serait de
croire que, puisque le disciple est engagé à vie auprès
de son maître, il va recevoir l'enseignement de manière incohérente
et selon l'humeur du moment. Certes, les gourous sont sensibles au climat
psychologique de leur relation avec le disciple, climat qui est encore plus
difficile à entretenir si le disciple comprend mal les comportements
sociaux de l'Inde en général, et l'étiquette ( adab)
des musiciens et danseurs en particulier. Mais pour ce qui est des méthodes
d'enseignement il existe une continuité basée sur un système
rationnel, bien que complexe, de transmission du savoir. Il ne s'agit pas
seulement de développer des techniques et un répertoire;
l'apprentissage se fait par un lent mûrissement de la personnalité
sous ses trois aspects physique, mental et émotionnel. Les exercices
sont proposés dans un ordre logique qui correspond aux étapes
importantes; en fonction des difficultés particulières de chaque
élève, on insiste plus ou moins sur tel ou tel aspect technique
tout en évitant de répéter ce qui est facile. Une des idées
centrales de cette pédagogie -- et commune à celles qui ont fait
leurs preuves en Occident -- est de toujours placer l'élève dans
une situation nouvelle, mais reliée à la précédente,
afin de briser la routine et de maintenir le niveau d'attention. Autrement
dit, exploiter au maximum un minimum d'information, comme par exemple on exécute
des gammes au piano en les transposant chromatiquement, en changeant de doigté,
de divisions rythmiques, etc. C'est cette manière de travailler qui
permet de développer l'aptitude à l'improvisation.
Le critère le plus
simple, à nos yeux, pour évaluer une méthode
d'enseignement est d'observer si les élèves font toujours les
mêmes fautes aux mêmes endroits en se contentant de rabâcher
un exercice inadapté à leur capacité du moment. Lorsque
l'élève bute plus de deux fois sur une difficulté, c'est
au maître de trouver la manière indirecte de la résoudre.
Souvent l'exercice proposé à cet effet n'aura qu'un lien
lointain avec celui qui a servi de test. Par exemple, une élève,
après plusieurs années d'étude (épisodique) de
danse indienne, n'arrivait pas à mémoriser l'enchaînement
des quatre pas de base du kathak. Cette incapacité à se
concentrer était liée à la peur de fermer les yeux. C'est
en travaillant indirectement sur ce but qu'elle a pu y parvenir. D'abord on
lui a demandé de suivre une personne du regard sans déplacer la
tête; puis d'écouter le son du tanpura (un instrument à
cordes qui marque la tonique) en fermant les yeux; enfin d'enchaîner le
pas de base les yeux fermés au son du tanpura tout en marquant
à contretemps la mesure avec les mains, ce qu'elle a pu faire immédiatement
alors que sous cette forme l'exercice aurait pu paraître bien plus
difficile.
Cette analyse ponctuelle a
pour but de montrer que la méthode d'enseignement que nous sommes en
train de décrire s'appuie sur des techniques de suggestion mentale. En
fait, si l'on observe assez longtemps la manière d'enseigner d'un
gourou indien, on constate que son enseignement est fait d'une multitude de
suggestions -- qui passent inaperçues à la plupart des élèves
préoccupés par leurs problèmes de technique ou de répertoire...
Apprendre un art révèle les déséquilibres et les
imperfections physiques, mentales et émotionnelles, le but même
de l'apprentissage étant de les résoudre.
L'intervention ne se fait pas
toujours au moment même où la difficulté se révèle.
Certaines fautes ne sont pas corrigées immédiatement, et ceci
pour deux raisons: la première, il faut attendre le moment propice pour
passer une suggestion; la seconde, l'enseignement traditionnel reconnaît
le droit à l'erreur .
Les praticiens de l'analyse
transactionnelle diraient que le maître met en action toutes les ressources
à la disposition de son élève pour résoudre une
situation. Il est absurde, en effet, de dire à un élève "fais
ceci" s'il n'a pas les ressources pour le faire.
Le maître se sent
concerné, non seulement par les performances de ses élèves,
mais aussi par leur attitude globale dans la vie de tous les jours. Tout en préservant
l'intimité de chacun, il veille à ce que la vie se déroule
sans incident, chaque faux pas étant révélateur d'une
tension qui se répercute inévitablement sur l'apprentissage. La
fonction de gourou nécessite une grande intelligence, une grande
bienveillance et une patience infinie, qualités qui sont révélatrices
de la maîtrise. A priori le maître ne porte pas de jugement sur
ses élèves car il comprend ce qui les pousse à agir.
C'est pourquoi il est important, pour un disciple, de vivre près de son
maître. Le dialogue silencieux qui s'établit alors sert de véhicule
à ce que l'on peut appeler "l'éducation du subconscient"
(Tsuda 1978, voir texte):
Lorsque j'apprenais de mes oncles,
je les regardais en face, tranquillement. Et mes yeux ne se risquaient pas à
ciller. Même ce petit mouvement aurait été une
distraction. Et ainsi je buvais leur danse. Vous devez apprendre la danse comme
lorsque vous buvez après une longue soif...
(Pt Birju Maharaj)
L'enseignement
par imitation
Un stade intermédiaire
entre l'enseignement traditionnel et la college education moderne est
ce que nous appelons l'enseignement par imitation . Il s'agit du
prolongement de la situation des enfants plongés dans un milieu
artistique et qui copient spontanément ce qu'ils voient ou qu'ils écoutent,
un peu comme l'on apprend sa langue maternelle. En fait, dès que
l'enfant a développé suffisamment sa maturité il doit
entrer dans le cadre de l'enseignement systématique tel que nous
l'avons décrit.
La question de la maturité
est fondamentale car on a tendance à croire que pour atteindre un
niveau satisfaisant il faut être initié très jeune: il n'y
a pas de réponse toute faite à ce type d'argument. Certains
gourous préfèrent avoir affaire à des étudiants
qui ont déjà développé " a good mind "
et qui ont franchi les étapes les plus importantes de leur développement
psychologique. Les difficultés rencontrées par les occidentaux
en Inde tiennent plus aux conditions de vie matérielle, à
l'ignorance de la langue et des comportements sociaux, qu'au fait d'aborder
une discipline artistique à un âge déjà avancé.
Particulièrement ceux qui ont déjà développé
une discipline de travail (par une étude de la musique ou de la danse
en Occident) peuvent, s'ils ne tombent pas dans les pièges d'une
apparente facilité ou d'un professeur incompétent, entreprendre
une étude sérieuse de la musique ou de la danse indienne.
De même qu'il est
presque toujours vain, pour un adulte, d'entreprendre l'étude d'une
langue étrangère exclusivement par imprégnation, la même
non-pédagogie appliquée aux arts donne des résultats désastreux.
Le répertoire est globalement mémorisé, sans point de repère
et sans compréhension. Dans un cours particulier, on doit se contenter
de répéter ce qui est montré sans explication ni
correction. Cette situation devient rapidement insoutenable, à la fois
pour l'élève comme pour son maître. Plusieurs solutions se
présentent alors: le maître peut partir prendre sa douche pendant
toute la durée du cours, tandis que l'élève s'efforce de
pratiquer sans aide. Le plus souvent, la charge de l'enseignement est
finalement déléguée à un disciple "avancé"
qui devra improviser les réponses aux questions que l'élève,
en toute sincérité, ne manquera pas de lui poser.
Quelques élèves,
il est vrai -- ceux qui ont des aptitudes exceptionnelles -- parviennent à
s'adapter à cette situation, mais la plupart se raidissent et stagnent.
Ceux qui ont pu s'adapter mémorisent très vite le répertoire
et acquièrent une bonne virtuosité, mais, une fois devenus
professionnels ils n'auront jamais le temps ni les moyens de mûrir et de
comprendre ce qu'ils ont appris en hâte. Faire sans comprendre est le
meilleur moyen de rendre profane un art sacré. Pour citer Rob Edmonds, "a
little knowledge is a dangerous thing"... Birju Maharaj dit aussi à
ce sujet: "autrefois il y avait de bons et de mauvais danseurs.
Maintenant il y a en plus les commerciaux, qui ne sont ni bons ni mauvais..."
Sous sa meilleure forme,
l'enseignement par imitation est celui dans lequel le maître sert de "miroir"
à l'élève. Mais dans la mesure où cet enseignement
est souvent dispensé, non par les maîtres, mais par leurs
disciples, il a abouti, particulièrement depuis l'avènement du
disque et de la radio, à un nivellement par le bas de la qualité
artistique.
Ce mode d'enseignement --
l'essentiel de ce qui passe aujourd'hui pour de l'enseignement "traditionnel"
en Inde -- masque, soit une incompétence pédagogique, soit
encore une mystification du savoir, de la relation maître-disciple, et
de la tradition. La mystification du savoir consiste à affirmer qu'il
ne faut jamais expliquer, mais laisser l'élève le soin de
comprendre de lui-même, par risque d'intellectualisation. C'est la réponse
stéréotypée à toute question: " practice
more !" Une manière de refuser le fait qu'il existe une approche
à la fois rationnelle, et non intellectuelle, de la danse ou de la
musique.
L'enseignement par imitation
va souvent de pair avec un culte fanatique du gourou et un manque flagrant de
discernement artistique. L'élève étant sans système
de référence, en position d'insécurité, et sans
aide (ce qu'il croit être l'idéal de l'état de disciple),
tend à condamner tout ce qui ne ressemble pas extérieurement à
son "savoir". C'est le renforcement du système des gharanas,
vu sous l'aspect négatif d'un savoir jalousement préservé
par une lignée familiale de musiciens ou de danseurs.
Neuman souligne (1980:146)
qu'à peine les gharanas ont-elles été créées,
au début du 20ème siècle, elles ont eu l'air d'assumer
une existence immémoriale... D.C. Vedi, formé à une époque
où les musiciens recevaient l'enseignement de plusieurs lignées
traditionnelles (lui-même en a suivi quatre), dit sarcastiquement: "ce
qui caractérise chaque gharana, c'est l'ignorance qu'elle tient à
cacher..." Néanmoins, le concept de lignée traditionnelle
qui s'est cristallisé dans les gharanas possède aussi des
aspects positifs: la préservation d'une diversité de styles et
de répertoires, et surtout la cohérence de techniques adaptées
à différentes conceptions musicales (voir par exemple Kippen
1988 à propos des gharanas de tabla).
Quelques artistes, formés
de cette manière, et, dans une large mesure, profondément frustrés
de ne pouvoir rivaliser avec les maîtres traditionnels, rejettent
aujourd'hui en bloc tout ce qui touche à ce qu'ils appellent la "tradition":
un ramassis de formes artistiques fossilisées transmis par une élite
à une élite. Or la tradition a toujours évolué (et
évolue encore) tant dans son répertoire que dans ses approches
techniques. Cette vision fataliste ("le savoir reste l'exclusivité
des anciens et se dégrade de génération en génération")
est surtout liée à une méconnaissance des principes de
composition et d'improvisation, principes qui découlent d'une
perspective esthétique assez vaste pour assurer la survie du système
sous de multiples formes: en musique, par exemple, le concept de raga
(Van der Meer 1980, Bel 1988) ou dans le tabla celui de thème
et variations (Kippen 1988).
Le rejet de la "tradition",
vue comme une forme figée et décadente, a servi d'argument pour
l'institutionalisation de l'enseignement artistique en Inde. B.V. Keshkar,
dans Indian Music: Problems and Prospects (1967), cité par Neuman
(1980:201), décrit ainsi les excès du système guru-shisya:
La musique est un art et ne devrait
pas être tournée en religion. Je mentionne cela parce que je
m'aperçois que certains défauts de la tradition guru-shishya
s'infiltrent dans la musique. Quand un étudiant étudie avec un
professeur de musique, il ne reçoit pas un message ni une tradition
religieuse. Il apprend un art. Il n'y a rien de sacro-saint dans une tradition
musicale qui est apprise d'un gourou particulier... L'art de se produire en
public est assez différent de la théorie. Les musiciens indiens
on développé ce défaut de le traiter comme un culte
religieux et ils se disputent avec tous ceux qui se réclament d'un
autre gourou.
Du fait que la diffusion des
arts du spectacle en Inde est devenue très large, le public non averti
tend à répondre favorablement à des apparences de
virtuosité, de difficulté technique, comme à des
attitudes de scène qui servent de faire-valoir. Et pourtant il apprécie
encore à sa juste valeur la prestation des grands maîtres formés
traditionnellement: quand un artiste comprend ce qu'il fait, et le fait à
la perfection, il entraîne malgré lui le public à vivre
des moments inoubliables. C'est cette rémanence d'une profonde émotion
qui caractérise le grand art, et il n'est pas nécessaire d'être
initié à la technique pour la ressentir.
La pratique (
riaz)
Pour apprendre un art indien
-- comme pour devenir pianiste, médecin ou mathématicien -- il
faut compter ni plus ni moins qu'une dizaine d'années de formation de
base suivies d'un long mûrissement par l'exercice de l'art. Dans la
mesure où l'on s'investit totalement dans ce but, et sous réserve
de disposer d'aptitudes naturelles, au bout de vingt ou trente ans on peut espérer
atteindre une forme de "maîtrise". Il n'y a donc pas, à
notre avis, de différence fondamentale entre différents
contextes culturels pour ce qui est du travail et de la ténacité
nécessaires à l'accomplissement d'une vocation. C'est pourquoi
il est parfaitement ridicule de porter aux nues un artiste indien qui déclare
pratiquer six à huit heures par jour alors que c'est le lot de
n'importe quel artiste occidental s'il veut atteindre ou maintenir un standard
professionnel.
Cette glorification de la
pratique intensive (la "défonce" sous tous ses aspects...)
est condamnée par tous les grands pédagogues de la musique et de
la danse indienne que nous avons eu l'occasion de rencontrer. Ce qui est
requis d'un étudiant sincère, c'est bien sûr une
disponibilité à toute heure du jour et de la nuit, mais surtout
une pratique concentrée dont la durée dépend de la
discipline et des aptitudes. Par exemple, une pratique trop longue et surmenée
de la danse développe la raideur.
Balasarasvati, une très
grande danseuse de bharatanatyam, déclarait dans une interview
n'avoir eu qu'une heure de cours et une heure de pratique par jour, mais cela
tous les jours sans exception . Quelle que soit la foi que l'on puisse
accorder à de tels témoignages, souvent idéalisés,
ils révèlent que, dans cette optique, la continuité
prime sur la quantité. Alfred Cortot (1928:2) recommandait de ne
pas réserver plus d'une heure par jour aux problèmes techniques
pour l'apprentissage du piano, le reste du temps étant bien sûr
consacré à la lecture, à l'interprétation et à
la mémorisation du répertoire. Birju Maharaj exige de même
"une heure" quotidienne de pratique "intelligente". Il
existe donc, pour tous ces pédagogues, une distinction très
nette entre la pratique technique proprement dite et le travail sur le répertoire.
Il est donc important de définir
ce que les maîtres appellent "pratique intelligente". En
premier lieu, il s'agit de travailler sur des notions élémentaires
que l'on aborde individuellement à travers des contextes différents.
Très souvent, on commence par exécuter un exercice à
vitesse normale -- celle à laquelle il est supposé facile. Si on
l'exécute sans faute on le refait dans un contexte différent
avant de passer à l'exercice suivant; sinon on le travaille à
vitesse deux puis quatre fois plus lente. Une fois qu'il est correct on
augmente progressivement (ou subitement, selon le cas) la vitesse. La pratique
à vitesse très lente est considérée comme la clé
de l'acquisition d'une bonne technique gestuelle, du rythme ainsi que de la maîtrise
du son sur un instrument. A côté de cela il existe aussi des
exercices qui servent spécifiquement à acquérir la
vitesse. Ils sont très simples structurellement, et peuvent être
répétés en continu sur de longues durées. En résumé,
la pratique "intelligente" intègre les notions d'acquisition
du savoir qui sont transmises par le maître en même temps que le
contenu de l'enseignement.
Il faut garder à
l'esprit que tout ce que nous venons de décrire concerne la phase
initiale (disons sept ans pour fixer un ordre de grandeur) de l'apprentissage.
Il existe aussi, à un stade plus avancé, des périodes de
pratique intensive ( chilla) où le musicien ou le danseur s'isole
complètement du monde; ces périodes, symboliquement, peuvent
durer de 40 jours à douze ans... (Voir à ce sujet Kippen
1988:129)
Un des points les plus
souvent négligés par les débutants concerne l'autovérification
de ce qui est pratiqué. Mieux vaut ne pas pratiquer que pratiquer ses
propres erreurs... Il est donc recommandé de s'exercer souvent à
deux, ou entre musicien et danseur, l'un tenant par exemple le rythme de base
pendant que l'autre exécute un exercice. Le métronome est aussi
un accessoire très utile lorsqu'on n'a pas de musicien avec soi, et
recommandé par de grands spécialistes du rythme comme Pr Birju
Maharaj. L'idée générale, en ce qui concerne
l'apprentissage du rythme, et probablement, par extension, de nombreux
aspects de la musique ou de la danse, est de cultiver une forme d'attention
double: celle du cycle rythmique de base et celle du développement
rythmique ou mélodique qui prend support sur lui. Il est possible que
ce type d'attention mette à contribution les deux parties du cerveau,
l'une qui percevrait plutôt les formes dans leur ensemble tandis que
l'autre analyserait les structures linéaires. Une telle pratique développe
donc une qualité artistique essentielle, qui consiste à savoir
relier (à la fois intuitivement et volontairement) le tout et ses
parties.
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