SUR LA NOTION D'INTERACTION EN PSYCHOLOGIE I. On constate un emploi ambigu de la notion d'interaction dans le discours psychologique. Tantôt elle conserve la signification précise dont elle bénéficie dans les sciences biologiques et la pratique statistique (expérience factorielle). Tantôt elle semble exprimer la volonté de s'affranchir du pattern behavioriste S-R qui fait du comportement une réaction et de l'organisme un sys- tème dépendant d'excitations d'origine externe. Parler d'interaction revient, dans ce cas, à postuler que deux systèmes sont, à titre égal, origine de stimulations qui se répondent séquentiellement. L'interaction est ainsi invoquée plus spé- cialement dans les situations psychologiques qui mettent en relation deux sujets et les effets réciproques de leurs comportements. On souligne fréquemment que le sujet, s'il répond à une stimulation externe, est de ce fait et à son tour origine d'une stimulation pour tout sujet "en interaction" avec lui. Une métaphore soutient cette lecture de l'interaction: celle du jeu où deux sujets sont en relation de compétition. Il y aurait interaction puisque la réponse de l'un devient stimulation pour l'autre (par ex., on parlera d'interaction dans le tennis). 2. Cette acception est-elle recevable? Une question préalable peut être posée: à partir de quel référen- tiel l'interaction sera repérée? Si la procédure est séquentielle, le référentiel ne saurait se situer ni chez l'un ni chez l'autre des sujets mais dans un troisième terme susceptible d'adopter successi- vement pour origine la conduite de l'un *et* de l'autre de manière additive. Autrement dit, cette interaction prétendue exclut à tout moment l'un des termes censés la constituer. Plutôt qu'inter- action, il convient de parler ici d'action alternée. (Dans la métaphore, le juge et la balle occupent la place du tiers sans lequel il n'y aurait pas d'alternance ni d'effet séquentiel). 3. Si l'interaction concerne (au moins) deux systèmes, elle exclut que leurs relations réciproques soient successives: la dimension temporelle est un effet de l'interaction, non un moment de celle-ci. C'est ce que la cybernétique et les sciences biologiques rappellent au psychologue. En cybernétique, la rétroaction négative suppose la simultanéité des causalités en interaction. Dans le régulateur à boules de Watt, l'énergie admise et le travail fourni sont en relation de dépendance réciproque à tout moment du fonctionnement. Un système asservi se caractérise précisément par le dédoublement du référentiel causal sans que ce dédoublement entraîne une additivité quelconque des causalités ainsi asservies. Ni additives, ni alternantes, elles rendent compte de leur effet: l'homéostasie du processus. Pour cette raison, la temporalité de la rétroaction relève d'une logique du continu. Privée de la discontinuité séquentielle qu'induirait l'alternance causale, l'homéostasie n'est pas décomposable en moments discrets. Au contraire, l'interaction cybernétique est conçue pour réduire l'effet des événements, maintenir au plus près la stabilité fonctionnelle de la structure, en dépit des aléas. 3. La biologie moderne envisage des systèmes thermodynamiques ouverts où les interactions entre l'organisme et le milieu ne sont pas effets du système mais sa cause. Mais tandis que le régulateur physique est supposé traduire une interaction réversible toutes choses égales d'ailleurs, la néguentropie des systèmes vivants relève d'une double tactique qui génère une temporalité spécifique: celle d'une évolution. Si les interactions intéressent deux milieux (comme l'avait découvert Cl. Bernard), on dira plus précisément qu'elles sont le fait de deux référentiels: le référentiel d'enveloppe (bio- tope) et le référentiel interne (génothèque). Le phénotype se présente ainsi comme le "résultat de la conjonction d'un double déterminisme statistique" (Rybak), ou encore comme l'expression concrètement observable de l'interaction. (Pour illustrer ceci, la relation inné/acquis exclut toute partition additive mais désigne une interaction par laquelle l'organisme n'acquiert pas quelque compétence nouvelle (acquis) mais voit les potentialités de son programme génétique soumises à celles d'un écosystème (caractère écogénétique du phénotype où le génétique propose et l'écologique dispose). 4. L'emploi par le psychologue de cette notion si nettement spécifiée en biologie ne va pas de soi. Alors que l'organisme biologique est le produit d'une interaction entre deux référentiels (génome et biotope), le comportement de cet organisme est-il à son tour le produit d'une interaction entre l'organisme et le milieu? Rien n'est moins sûr. Du moins dans l'univers heuristique proposé par le behaviorisme où la causalité ne se dédouble pas mais se redouble, dans la succession alternée du stimulus et de la réponse, de la causalité du milieu suivie de la réponse causale de l'organisme. Les présupposés théoriques du behaviorisme visent plutôt à exclure une interaction: celle du couple psycho-physique telle qu'on la ren- contre encore chez Piéron (in Vocabulaire, 1951) sous la rubrique "interactionnisme": "I. Théorie qui admet une correspondance et une action réciproque entre la vie psychique et la vie organique". Le rejet d'une lecture en termes de correspondance et d'action réciproque se justifie par une exigence de rigueur théorique mais le behaviorisme échoue lorsqu'il ambitionne avec Kantor d'introduire en psychologie des processus d'interaction, "l'interbehavior", "conception selon laquelle l'action du milieu et de l'organisme, l'excitation et la ré- ponse, sont toujours indissociables" (ibid.). En rappelant que l'organisme, isolé du milieu, n'est qu'une abstraction, en insistant sur la nécessité de poser le couple organisme/milieu comme une interaction, Kantor laisse espérer un instant que l'interaction psychologique obéit à la même logique que l'interaction biologique. On sait qu'il n'en est rien. L'interaction, "mot vague" observe Tilquin dans les travaux de Kantor, se réduit finalement à la biographie réactionnelle du sujet: l'interbehavior demeure behavioriste et son interaction n'en est pas une. 5. L'exemple de la biologie nous apprend que les relations entre l'organisme et le milieu sont restées énigmatiques avant que le référentiel génétique ne permette de définir l'organisme comme phénotype. L'organisme est désormais l'effet de l'interaction et non sa cause. Quelles conséquences en tirer en psychologie? La définir comme science des interactions entre l'organisme et le milieu n'oblige-t- il pas à renoncer aux causalités alternatives du behaviorisme? Mais dans ce cas, le comportement est-il un concept suffisamment défini? Quelle est sa cause? S'il s'agit de l'organisme, il n'y a plus qu'une action. S'il s'agit du milieu, il n'y a plus qu'une réaction. Dans l'un et l'autre cas, l'interaction disparaît. Pour que le comportement soit une interaction et rende possible une homéostasie psychologique, il faut postuler un dédoublement du référentiel causal et un système capable de fonctionner selon des rétroactions négatives afin de traiter ces causalités simultanées. Si un modèle cybernétique est requis par toute interaction, il apparaît que le système nerveux central est le lieu et la structure capables de réguler simultanément les milieux interne et externe, dès lors que ce dernier constitue un canal de rétroaction. À cette condition, il devient légitime de définir la psychologie comme science des interactions entre l'organisme vivant et son milieu. On notera toutefois que cette définition, sous des apparences oecuméniques, est en réalité fort restrictive puisqu'elle suppose rigoureusement circonscrite la notion d'interaction. S'il en est ainsi, la psychologie aura pour objet l'étude des fonctions de transfert, c'est-à-dire des relations entre états d'entrée et états de sortie de la "boîte noire" que constitue le SNC. A.T. Vieille-Charité juin 1985